Jean Mitry, Pour ou contre une certaine critique, « Cinématographe » n° 70
La difficile condition de la critique journalistique :
=> Peu de lignes pour beaucoup d’impératifs
=> Impératifs de mise en scène, images, thèmes, argument
Le premier reproche : les critiques négligent trop l’ »histoire ». Il suffirait d’un exposé d’une dizaine de lignes.
Arguments :
Historique :
Première étape : les débuts de la critique, à l’époque de Louis Delluc
=> A ce moment, le cinéma n’était pas considéré comme un art ; la critique était nécessairement « impressionniste » .
=> L’apport de Delluc : donner au cinéma une meilleure place à côté du roman et du théâtre
Deuxième étape : les successeurs de Delluc : Léon Moussinac, Alexandre Arnoux ; un peu plus explicites, mais les défauts demeurent : impressionnisme, subjectivité.
Au mieux l’article est « un équivalent émotionnel du film » ; c’est donc un exercice de style très littéraire et peu critique.
Sous l’influence de la Nouvelle Revue Française, la Revue du cinéma analyse les films comme s’ils étaient des romans et refuse de publier des analyses de séquences. La critique cinématographique reste littéraire.
Troisième étape : dans les années 1950, les Cahiers du Cinéma et André Bazin pratiquent des études plus approfondies.
Cependant ces critiques privilégient encore le contenu aux dépends de la forme. C’est encore de la critique littéraire.
Les impératifs de la critique selon J. Mitry :
=> Rendre compte de la « formalisation »et du « contenu »
=> Mettre en évidence « le fonctionnement du film » et « les structures signifiantes ».
Ici, un à priori méthodologique :
1. Tout film crée un réseau de codes et de codifications qui ne valent que pour lui
2. sous l’influence de son sujet, son genre, son style
d’où ici un présupposé d’éthique de la communication : que demande le lecteur moyen ?
« On voudrait savoir en raison de quels critères, en vertu de quoi et par rapport à quoi un film est jugé bon ou mauvais »
« On aimerait aussi qu’un minimum de constance,
d’équilibre et de logique préside à ces jugements »
Quelques exemples d’inconséquences :
La règle à observer : « prendre parti
sans parti pris »
Le critère du jugement doit être dicté par l’œuvre et par ses intentions.
La mise en garde contre la réaction idéologique : le risque est :
La cause profonde : l’influence de la symbolique, de la métaphysique, de la psychanalyse, du structuralisme, de la linguistique, de la sociologie.
Quelques exemples d’abus : l’intellectualisation, la « poudre aux yeux » sémantique.
La puissance émotionnelle devient alors dynamique pulsionnelle : s’adresser au spectateur, participer au film, interpeller, investir l’écran ; conteste social, niveau d’historicité.
Conclusion :
« on souhaiterait une critique constructive qui,
sans verser dans l’exégèse ou dans une exhaustivité hors de propos, nous
renseignerait utilement sur les films, sans jargon et sans. logomachie, tout en
attribuant à chacun la valeur qu’il mérite ».
En résumé : « prendre parti sans parti pris », éviter le jargon savant ; user d’objectivité, de clarté, de précision ; attention à la formalisation comme expression du contenu.
accord total avec cependant une réserve à propos de l’a priori méthodologique. On peut objecter que le sujet, le genre, le style, sont déterminés par des influences extérieures :
=> tout film est aussi un film de circonstances (ne serait-ce que par son refus de s’engager et sa participation à la démobilisation, à la romantisation, etc. …)
=> les contingences idéologiques
=> les modes
=> les idées et états d’âme qui sont dans l’air (exemple : Carné - Prévert et la mythologie de l’acteur : Gabin, Jouvet, Arletty, Berry)
Si bien que s’il est vrai que le film est un système clos, il est aussi vrai que ce système clos est déterminé de l’extérieur.
R. Camboulives